jeudi 30 avril 2026

KOPIS (2026)

 


Nous avions déjà longuement évoqué le réalisateur Lorenzo Lepori dans notre Black Lagoon Fanzine n°5. Il était donc logique de garder un œil attentif sur l’évolution de cet infatigable artisan du cinéma transalpin à petit budget. Enfin… « petit budget », tout est relatif : à la vitesse où progresse le bonhomme, il ne sera bientôt plus possible de parler de cinéma underground bricolé avec trois bouts de ficelle — même si les moyens restent modestes. Après l’horreur hallucinée de son lovecraftien Cieco, sordo, muto en 2024, porté par un David Brandon toujours impeccable, puis Al termine del sole l’année suivante, relecture co-signée avec Dario Almerighi du classique Avoir vingt ans de Fernando Di Leo, Lepori bifurque cette fois vers un slasher teinté de giallo avec Kopis.



Francesca (Aurora Bastia) est une jeune youtubeuse qui capitalise avant tout sur son physique et ses poses provocantes pour séduire un public à peine plus futé qu’elle. Flanquée de ses meilleures amies, Alice (Gaia Nardozza) et Luisa (Beatrice Nardini), elle décide d’investir le temps d’un week-end la somptueuse villa familiale, laissée sous sa responsabilité par ses parents, Ida (Simona Vannelli) et Paolo (Robert Madison), avec une consigne limpide : pas de garçons, pas de fête. Autant dire mission impossible. Malgré la présence du gardien Andrea (Andrea Bonella) , les trois jeunes femmes invitent leurs petits amis — Ivano (Matteo Zanotti), Alessandro (Luca Pianta) et Roberto (Niccolò Riggioni) — pour une soirée placée sous le signe de l’alcool, de la drogue et du sexe. Jusqu’à ce qu’une mystérieuse tueuse, trench en cuir noir et masque à l’effigie de Francesca, vienne transformer la sauterie en abattoir. Et comme si ça ne suffisait pas, Andrea, visiblement un peu trop investi dans les vidéos de la jeune femme, n’inspire pas franchement confiance.



Sur le papier, rien de neuf : des jeunes décérébrés, un lieu isolé, de la picole, de la coke, des parties de jambes en l’air et un tueur masqué qui fait le ménage. Le cahier des charges du slasher est coché avec application. Mais les co-scénaristes Lepori et Antonio Tentori ne s’arrêtent pas là et injectent dans la mécanique des éléments typiques du giallo : killer visuellement iconique, érotisme malsain (voir cette scène où la tueuse copule avec Ivano, que celui-ci, dans l’obscurité, prend pour Francesca, avant de lui trancher la gorge dans une quête morbide de plaisir accru) et une cruauté qui renvoie directement à l’âge d’or du genre. On pourrait presque parler de « slasher à l’Argento », tant Lepori s’applique à recréer cette esthétique baroque : couleurs saturées, lumières stylisées, cadrages millimétrés. Une ambiance à la fois nostalgique et poisseuse, toujours sur le fil.

Avec Kopis, le cinéaste passe clairement un cap, déjà amorcé avec Cieco, sordo, muto. Techniquement, c’est du solide : photo léchée, montage efficace, effets gore bien craspecs et casting globalement à la hauteur. Mention spéciale à Aurora Bastia, très prometteuse, à Simona Vannelli — qui n’a plus rien à prouver depuis Catacomba — et à Roberta Riccio, excellente en Romina, la maîtresse du père. Débarqué presque de nulle part, son personnage, d’abord perçu comme une victime de plus, s’impose finalement comme la véritable final girl de ce carnage. Bien vu. 




Si vous pensez que le kopis, lame grecque recourbée, est l’élément central, vous êtes à côté de la plaque. Introduite dès l’ouverture, où elle est volée à un psy amateur d’art, l’arme n’est qu’un outil. Le vrai poison, lui, est bien plus contemporain. Regardez l’affiche : ce téléphone portable transpercé n’est pas là par hasard. Il symbolise le lien entre les meurtres et, surtout, l’omniprésence toxique des réseaux sociaux. Comme beaucoup de jeunes actuellement, Francesca, totalement dépendante de son image en ligne, en vient à perdre tout contact avec la réalité. Elle ne vit plus qu’à travers les réactions suscitées par ses vidéos, se réduisant peu à peu à un simple objet de désir sans même s’en rendre compte. Cette aliénation déclenche une réaction en chaîne qui la place, malgré elle, au cœur du massacre. Il suffit de voir les motivations d’Andrea, gazier déjà pas bien net : fasciné par Francesca, qu’il idolâtre à travers ses contenus, il développe une obsession malsaine qui le pousse à vouloir la « protéger »… quitte à éliminer tout ce qu’il juge nuisible autour d’elle. Quant à la tueuse en noir, dont l’identité n’est nullement une surprise (le spectateur lambda aura percuté dès la fin du générique d’ouverture), son motif pour dessouder du jeunot est également en lien avec le passe-temps favori de Francesca. Mais chut… nous ne vous en dirons pas plus.



Tout n’est pourtant pas parfait dans Kopis puisque le film souffre de quelques longueurs, et, comme on vient de le dire, d’un whodunit qui n’en est pas vraiment un (bah… Scream 7 a fait bien pire). Mais l’ensemble reste solide, porté par une réalisation maîtrisée et un casting convaincant. Lepori signe ici un film habité par une envie sincère : redonner ses lettres de noblesse à un cinéma horrifique italien autrefois flamboyant, le tout avec passion, à défaut de moyens conséquents.

Un grand merci à Lorenzo de nous avoir permis de découvrir Kopis en avant-première française.